Les Cheminées de fées
Publié : 28 août 2014, 15:35
Voici une petite histoire, dont j'ai eu l'idée en visitant les Orgues de Ille-sur-Têt. Je vous laisse chercher les photos de ce site minéral naturel, qui est magnifique et qui mérite la visite. Il faut simplement savoir que ce type de structures minérales provoquées par l'érosion s'appelle des « cheminées de fées », et que toute l'inspiration pour le récit vient de ce nom. (Et peut-être aussi de la dernière vidéo en date du Joueur du Grenier, Les jeux en vrac n°2, dans laquelle apparaît la Fée Clochette pour « casser des dents » selon l'expression du Joueur lui-même).
Voilà, bonne lecture !
Les Cheminées de fées
Chapitre 1 : L'ennui
Il y a une choses encore plus redoutée qu'une année de travail ennuyeux, ce sont les vacances ennuyeuses. Cette incurie prive de l'amusement que l'on espérait avoir. L'ennui entraîne donc la frustration. La frustration amène les idées folles. Les idées folles révèlent deux choses : le génie ou la stupidité.
En ce jour, Ambre et Noémie avaient vérifiées toutes les étapes de ce raisonnement. Malheureusement, c'était la stupidité qui avait prévalu chez elles. La stupidité entraîne des actes regrettables. Et ces actes ont des conséquences. Et c'est de cela qu'elles allaient se rendre compte.
Mais commençons par le commencement. C'est-à-dire par une matinée où les deux amies s'étaient réveillées trop tôt pour des vacances. Rien de prévu pour la journée. Bloquées par une panne de voiture à Ille-sur-Têt depuis cinq jours, et condamnées à attendre que l'un des garagistes de la ville revienne de vacances.
Lorsque les deux amies partaient en vacances, elles aimaient ne rien prévoir, et se laisser guider par les imprévus. Ainsi, elles n'étaient attendues nulle part, et n'avaient pas de planning à tenir. Lorsque le moteur de l'automobile lâcha, elles en furent d'abord amusées. C'était pour elles un signe du Destin, qui leur intimait de visiter la ville. Et lorsqu'elles s'aperçurent que tous les garagistes d'Ille-sur-Têt étaient en vacances, elles l'avaient pris comme une invitation à rester plus longtemps. Elles avaient loué une chambre d'hôtel sans problème. Elles en avaient les moyens. Ensuite, elles avaient visité le centre historique, et notamment l'église Saint-Étienne, une magnifique église mêlant l'art roman et le baroque. Elles s'étaient étonnées en écoutant les adolescents locaux continuer parler en catalan en ce début de XXI° siècle. Et elles avaient dégusté la cuisine locale, qui n'avait finalement rien d'exceptionnel. Ainsi avaient-elles tué leur premier après-midi sur place.
Le lendemain, elles avaient entendu parler des Orgues d'Ille-sur-Têt. C'étaient des cheminées de fées constituées de sable et érodées par le vent, situées à quelques kilomètres de la ville. Elles y étaient allée à pieds, ce qui leur avait pris deux heures. Elles avaient mangées grâce à la baraque à crêpes et aux marchands de pêches savoureuses installés près de la billetterie. Sur le chemin – gratuit – pour se rendre jusqu'aux Orgues, elles avaient admirés tantôt la beauté des ruisseaux, tantôt les sculptures modernes en fer forgé. Une fois sur le site proprement dit, elles avaient été émerveillées par les immenses piliers de sables, solidifiés quand il faisait beau mais en mouvement lorsqu'il pleuvait, sculptés par le vent dans des positions fantastiques et improbables, formant des sentiers sinueux sur plusieurs niveaux et jouant avec la végétation qui tentait de s'accrocher. Elles étaient restées quelques heures, jusqu'à ce que le gardien vint les avertir que le site fermait. Elles auraient voulu y rester la nuit. Elles rentrèrent à pieds et mangèrent au restaurant de l'hôtel. Ainsi passa le deuxième jour.
Le troisième jour, le centre-ville et les Orgues étaient déjà explorés. Par dépit, elles parcoururent la ville moderne à pieds, et testèrent deux restaurants. Elles commençaient déjà à se sentir désœuvrées. Ainsi passa le troisième jour.
Le quatrième jour, elles n'avaient plus rien à faire. Elles apprirent par hasard que la ville avait servi de cadre à la célèbre nouvelle fantastique de Prosper Mérimée intitulée La Vénus d'Ille. Elles trouvèrent un libraire, achetèrent une édition de poche du récit. Malheureusement, il était très court, et une heure plus tard, elles l'avaient achevé. Elles passèrent tout le reste de la quatrième journée à s'ennuyer.
Et en ce début de la cinquième journée, à court d'idées, et bloquées dans la ville, elles n'étaient absolument pas plus avancées.
Ambre sortait de la douche, couverte de sa serviette. Elle se regarda dans le miroir de la salle-de-bain de sa chambre d'hôtel. Elle y voyait une jeune fille de vingt ans. Plutôt petite, avec son mètre soixante-cinq. Ni maigre ni trapue. Les cheveux châtains clairs, coupés mi-long. Le visage rond où brillaient deux yeux noisettes.
Une autre femme fit irruption dans le miroir. Plus grande, avec son mètre soixante-quinze. Assez mince. Également âgée d'une vingtaine d'années. Elle avait de longs cheveux roux, qui retombaient sous ses épaules. Son visage fin était orné de deux yeux bleus et de quelques tâches de rousseur.
-Tu veux utiliser la salle-de-bain, Noémie ? demanda Ambre à l'arrivante.
-Oui, ça te dérange ? Répondit la rousse
-Non, je viens de finir, elle est libre, répliqua Ambre.
Et tandis que la Noémie s'enfermait pour se laver, Ambre se rhabilla et s'allongea sur son lit. Elle s'ennuyait, et se creusait la tête pour y remédier. Mais même en songeant elle était lasse. Elle rêvassait des deux premiers jours dans la ville, lorsque les idées folles lui vinrent. Malheureusement, ce n'était pas le génie qu'elles apportèrent à Ambre.
Noémie sortit de la douche toute propre. Dès qu'elle eut mit un pied dans la chambre, son amie l'interpela.
-Tu te souviens de notre visite aux Orgues ?
-Évidemment. C'était il y a trois jours, répondit la rousse.
-Tu te rappelles donc que nous aurions aimé resté là-bas la nuit, reprit Ambre.
-Nous n'avons pas pu, parce que le site fermait, fit remarquer Noémie.
-Justement. Mais une fois le gardien partit, qu'est-ce qui nous empêche d'y retourner.
-Tu veux faire quoi ?!
-Visiter un magnifique site naturel la nuit, et sans la présence des autres touristes. Qui ne rêve pas de faire la même chose ?
-Admettons. Mais qu'est-ce qui te fait dire qu'il n'y aura plus de gardien ?
-Parcequ'il n'y à rien à voler ou à vandaliser là-bas. Peut-être l'argent de la caisse, mais de toute façon, je n'ai pas envie de pénétrer par effraction dans la billetterie. Entre les Orgues, il n'y a que du sable et des cailloux.
-D'accord. Mais comment ferait-on pour rentrer ?
-Ça, on peut y réfléchir toute la journée. On a que ça à faire, de toute façon. Noémie, tu es partante ?
Cette dernière réfléchit un moment, avant de répondre simplement :
-OK.
Tout le reste de la matinée, les deux amies le passèrent à le réfléchir sur comment s'introduire sur le site des Orgues, aidées par les photos qu'elles avaient prises trois jours plus tôt. Elles s'interrompirent pour manger. En début d'après-midi, elles mirent leur plan en forme. Et ensuite, elles se procurent le matériel nécessaire.
Le soir, à l'heure où le site fermait, les deux jeunes femmes étaient à l'hôtel. Depuis ce point de départ, elles savaient qu'il leur faudrait deux heures pour aller jusqu'aux Orgues à pieds, et que dans ce laps de temps, le gardien du site serait sûrement parti. Elles enfilèrent des chaussures de marche, qu'elles avaient emporté dans leurs valises, et des sweats à capuche, qu'elles avaient acheté quelques heures plus tôt. Elles avaient également acquis une petite échelle coulissante. Dépliée, elle faisait trois mètres, assez pour franchir le grillage autour de l'accès au site. Repliée, elle faisait un mètre cinquante. Elle tenait tout juste dans la valise Noémie, à peine plus grande, et qui contenait également deux lampes-torche et un antivol.
Les deux amies prirent la valise, et sortirent de l'hôtel avec l'air naturel. Elles marchèrent tête découverte dans les rues d'Ille-sur-Têt. Idem lorsqu'elles sortirent de la ville. Cependant, à l'approche du parking de la billetterie, elles rabattirent leurs capuches sur la tête, afin d'éviter d'exposer leur visage à un éventuel système de vidéo-surveillance.
Elles auraient pu se rendre jusqu'au lieu en empruntant le sentier public. Mais cela les aurait forcé à passer devant la billetterie, et l'éventuel gardien qui s'y trouverait. Elles firent un détour, et s'arrêtèrent devant le grillage d'une propriété riveraine au chemin. Elles ouvrirent la valise, en sortirent le contenue, puis accrochèrent la valise à la grille grâce à l'antivol. Elles déplièrent l'échelette, entrèrent dans le jardin privé, et la firent basculer de leur côté.
Il était un peu plus de vingt-et-une heures. Le soleil commençait à se coucher. Mais pour le moment, la luminosité était encore très claire. Aussi, les deux intruses furent aperçues par la propriétaire des lieux.
En effet, en se retournant, Noémie et Ambre se rendirent compte qu'elles n'étaient pas seules dans le jardin. Une femme de trente ans, aux cheveux noirs, était en train d'arroser les plantes. Stupéfaites, les deux amies ne firent pas de geste. Ne sachant que faire, la femme aux cheveux noirs non plus. Avant de partir en courant vers sa maison, en hurlant « Au voleur ! Au voleur ! ».
Si elle n'avait pas prononcé ces paroles, la trentenaire n'aurait pas été poursuivie. Mais, lorsqu'elle commença à pousser ses cris, Ambre et Noémie comprirent qu'elle allait appeler la police. Elles se jetèrent à ses trousses. Elles la rattrapèrent dans l'entrée de sa maison. Noémie la plaqua sur le carrelage du couloir. La rousse plaqua sa main sur les lèvres de la résidente, tout en se débrouillant pour bloquer ses bras.
-Ambre, trouve quelquechose pour l'attacher ! Vite !
La jeune femme réfléchit à toute vitesse, et se souvint avoir vu une cabane dans le jardin. Elle s'y précipita, en souhaitant y trouver des liens efficaces. Sa prière fut exaucée. Parmi les outils de jardinage se trouvaient des rouleaux de cordes et un de scotch. Ambre revint à toute vitesse dans la maison, où son amie tentait tant bien que mal de maîtriser la propriétaire.
La petite intruse lia vite les mains de la trentenaire derrière le dos. Puis elle s'empara de ses chevilles et les attacha ensemble. Ambre en profita pour arracher les chaussettes de la prisonnière. Noémie, comprenant, retira sa main des lèvres de la victime. Cette-dernière tenta de hurler, mais au premier son, une de ses chaussettes vint emplir son palais, puis du tape vint sceller sa bouche. Après cela, les deux amies forcèrent la prisonnière à plier les cuisses, avant de créer un hogtie à l'aide d'une troisième corde.
-Ne vous en faîtes pas, commença Noémie, malgré les apparences nous ne vous voulons pas de mal. Mais il ne faut pas que vous puissiez appeler la police. Nous n'allons rien vous voler. Nous allons vous laisser ici pour la nuit. Et nous repasserons demain matin, pour vous délivrer. Viens, on s'en va, ajouta la rousse à l'adresse de sa compagnonne.
Les deux intruses quittèrent la maison, en refermant la porte.
-Qu'est-ce qu'on va faire d'elle ? demanda Ambre, anxieuse
-Comme je viens de le dire. On la délivre demain.
-Tu es sûre ? Elle risque de nous dénoncer.
-On verra demain. On s'arrangera avec elle pendant que nous la délivrerons. En attendant, profitons du spectacle des Orgues la nuit.
-Tu penses qu'on va pouvoir en profiter, en pensant à demain ?
-Ambre, de toute façon, c'est toi qui a eu l'idée de venir. Et tu n'avais pas pensé à la possibilité de croiser quelqu'un sur notre route dans ton plan. Ce n'est pas toi qui va nous dire de revenir en arrière maintenant.
-C'est vrai, tu as raison. On verra demain.
Avec l'échelle, elles passèrent le grillage par l'autre côté, et atterrirent sur le chemin. Elles le suivirent en portant l'échelette jusqu'à l'entrée des Orgues. Là, une autre barrière les attendait, qu'elles franchirent aussi aisément.
Voilà, elles s'y trouvaient. Seules au milieu des cheminées de fées. La nature leur offrait ce spectacle rien que pour elle. Le Soleil achevait son coucher, le ciel rouge flamboyant s'assombrit puis devint noir et étoilé. Les deux amies allumèrent leurs lampes-torches, afin de voir le site sous cet angle inédit. Émerveillées par le jeu de lumières et d'ombres sur les colonnes de sable luisante, elles parcourent tous les sentiers, testant les différentes compositions ombrageuses possibles, avec une ou deux torches.
Au bout d'une demie-heure, elles avaient fini le tour des Orgues.
-Qu'est-ce qu'on fait, maintenant ? demanda Ambre. On va délivrer notre prisonnière, on la persuade de ne pas porter plainte et on rentre se coucher ?
-Attends, on en profite un peu. Après toi, c'est toi qui a voulu qu'on vienne ici. Ça te dit de jouer à cache-cache ?
-A cache-cache ? Mais tu as quel âge Noémie ? Noémie ? Noémie ?!
Trop tard. La rousse avait déjà éteint sa lampe, et s'était éclipsé dans l'obscurité profonde des ombres des piliers de sable.
-Très bien, je vais te trouver ! déclara Ambre, finalement amusée.
Et elle partit chercher son amie, du mauvais côté du site.
Trente minutes durant, la jeune femme chercha son amie en vain dans un sentier à l'ouest. Elle ne se doutait pas que sa compagnonne était cachée loin au nord. Fatiguée, Ambre s'assit. Elle enleva sa capuche, dévoilant à nouveau ses cheveux châtain clair.
Sa lampe-torche, posée au sol, éclairait de manière fixe quelques cheminées-de-fées. Toutefois, elle vit quelques étincelles jaunes et vertes se refléter sur les piliers. Elle les attribua à une quelconque espèce de lucioles, en oubliant qu'il n'y en avait pas dans la région.
-Peut-être que le site est fermé la nuit, afin de nous cacher qu'il y a vraiment des fées qui vivent dans leurs cheminées, pensa-t-elle amusée à haute voix.
-Et comment ! répondit une petite voix féminine derrière elle
Ambre se retourna, et faillit s'étrangler de surprise.
Voilà, bonne lecture !
Les Cheminées de fées
Chapitre 1 : L'ennui
Il y a une choses encore plus redoutée qu'une année de travail ennuyeux, ce sont les vacances ennuyeuses. Cette incurie prive de l'amusement que l'on espérait avoir. L'ennui entraîne donc la frustration. La frustration amène les idées folles. Les idées folles révèlent deux choses : le génie ou la stupidité.
En ce jour, Ambre et Noémie avaient vérifiées toutes les étapes de ce raisonnement. Malheureusement, c'était la stupidité qui avait prévalu chez elles. La stupidité entraîne des actes regrettables. Et ces actes ont des conséquences. Et c'est de cela qu'elles allaient se rendre compte.
Mais commençons par le commencement. C'est-à-dire par une matinée où les deux amies s'étaient réveillées trop tôt pour des vacances. Rien de prévu pour la journée. Bloquées par une panne de voiture à Ille-sur-Têt depuis cinq jours, et condamnées à attendre que l'un des garagistes de la ville revienne de vacances.
Lorsque les deux amies partaient en vacances, elles aimaient ne rien prévoir, et se laisser guider par les imprévus. Ainsi, elles n'étaient attendues nulle part, et n'avaient pas de planning à tenir. Lorsque le moteur de l'automobile lâcha, elles en furent d'abord amusées. C'était pour elles un signe du Destin, qui leur intimait de visiter la ville. Et lorsqu'elles s'aperçurent que tous les garagistes d'Ille-sur-Têt étaient en vacances, elles l'avaient pris comme une invitation à rester plus longtemps. Elles avaient loué une chambre d'hôtel sans problème. Elles en avaient les moyens. Ensuite, elles avaient visité le centre historique, et notamment l'église Saint-Étienne, une magnifique église mêlant l'art roman et le baroque. Elles s'étaient étonnées en écoutant les adolescents locaux continuer parler en catalan en ce début de XXI° siècle. Et elles avaient dégusté la cuisine locale, qui n'avait finalement rien d'exceptionnel. Ainsi avaient-elles tué leur premier après-midi sur place.
Le lendemain, elles avaient entendu parler des Orgues d'Ille-sur-Têt. C'étaient des cheminées de fées constituées de sable et érodées par le vent, situées à quelques kilomètres de la ville. Elles y étaient allée à pieds, ce qui leur avait pris deux heures. Elles avaient mangées grâce à la baraque à crêpes et aux marchands de pêches savoureuses installés près de la billetterie. Sur le chemin – gratuit – pour se rendre jusqu'aux Orgues, elles avaient admirés tantôt la beauté des ruisseaux, tantôt les sculptures modernes en fer forgé. Une fois sur le site proprement dit, elles avaient été émerveillées par les immenses piliers de sables, solidifiés quand il faisait beau mais en mouvement lorsqu'il pleuvait, sculptés par le vent dans des positions fantastiques et improbables, formant des sentiers sinueux sur plusieurs niveaux et jouant avec la végétation qui tentait de s'accrocher. Elles étaient restées quelques heures, jusqu'à ce que le gardien vint les avertir que le site fermait. Elles auraient voulu y rester la nuit. Elles rentrèrent à pieds et mangèrent au restaurant de l'hôtel. Ainsi passa le deuxième jour.
Le troisième jour, le centre-ville et les Orgues étaient déjà explorés. Par dépit, elles parcoururent la ville moderne à pieds, et testèrent deux restaurants. Elles commençaient déjà à se sentir désœuvrées. Ainsi passa le troisième jour.
Le quatrième jour, elles n'avaient plus rien à faire. Elles apprirent par hasard que la ville avait servi de cadre à la célèbre nouvelle fantastique de Prosper Mérimée intitulée La Vénus d'Ille. Elles trouvèrent un libraire, achetèrent une édition de poche du récit. Malheureusement, il était très court, et une heure plus tard, elles l'avaient achevé. Elles passèrent tout le reste de la quatrième journée à s'ennuyer.
Et en ce début de la cinquième journée, à court d'idées, et bloquées dans la ville, elles n'étaient absolument pas plus avancées.
Ambre sortait de la douche, couverte de sa serviette. Elle se regarda dans le miroir de la salle-de-bain de sa chambre d'hôtel. Elle y voyait une jeune fille de vingt ans. Plutôt petite, avec son mètre soixante-cinq. Ni maigre ni trapue. Les cheveux châtains clairs, coupés mi-long. Le visage rond où brillaient deux yeux noisettes.
Une autre femme fit irruption dans le miroir. Plus grande, avec son mètre soixante-quinze. Assez mince. Également âgée d'une vingtaine d'années. Elle avait de longs cheveux roux, qui retombaient sous ses épaules. Son visage fin était orné de deux yeux bleus et de quelques tâches de rousseur.
-Tu veux utiliser la salle-de-bain, Noémie ? demanda Ambre à l'arrivante.
-Oui, ça te dérange ? Répondit la rousse
-Non, je viens de finir, elle est libre, répliqua Ambre.
Et tandis que la Noémie s'enfermait pour se laver, Ambre se rhabilla et s'allongea sur son lit. Elle s'ennuyait, et se creusait la tête pour y remédier. Mais même en songeant elle était lasse. Elle rêvassait des deux premiers jours dans la ville, lorsque les idées folles lui vinrent. Malheureusement, ce n'était pas le génie qu'elles apportèrent à Ambre.
Noémie sortit de la douche toute propre. Dès qu'elle eut mit un pied dans la chambre, son amie l'interpela.
-Tu te souviens de notre visite aux Orgues ?
-Évidemment. C'était il y a trois jours, répondit la rousse.
-Tu te rappelles donc que nous aurions aimé resté là-bas la nuit, reprit Ambre.
-Nous n'avons pas pu, parce que le site fermait, fit remarquer Noémie.
-Justement. Mais une fois le gardien partit, qu'est-ce qui nous empêche d'y retourner.
-Tu veux faire quoi ?!
-Visiter un magnifique site naturel la nuit, et sans la présence des autres touristes. Qui ne rêve pas de faire la même chose ?
-Admettons. Mais qu'est-ce qui te fait dire qu'il n'y aura plus de gardien ?
-Parcequ'il n'y à rien à voler ou à vandaliser là-bas. Peut-être l'argent de la caisse, mais de toute façon, je n'ai pas envie de pénétrer par effraction dans la billetterie. Entre les Orgues, il n'y a que du sable et des cailloux.
-D'accord. Mais comment ferait-on pour rentrer ?
-Ça, on peut y réfléchir toute la journée. On a que ça à faire, de toute façon. Noémie, tu es partante ?
Cette dernière réfléchit un moment, avant de répondre simplement :
-OK.
Tout le reste de la matinée, les deux amies le passèrent à le réfléchir sur comment s'introduire sur le site des Orgues, aidées par les photos qu'elles avaient prises trois jours plus tôt. Elles s'interrompirent pour manger. En début d'après-midi, elles mirent leur plan en forme. Et ensuite, elles se procurent le matériel nécessaire.
Le soir, à l'heure où le site fermait, les deux jeunes femmes étaient à l'hôtel. Depuis ce point de départ, elles savaient qu'il leur faudrait deux heures pour aller jusqu'aux Orgues à pieds, et que dans ce laps de temps, le gardien du site serait sûrement parti. Elles enfilèrent des chaussures de marche, qu'elles avaient emporté dans leurs valises, et des sweats à capuche, qu'elles avaient acheté quelques heures plus tôt. Elles avaient également acquis une petite échelle coulissante. Dépliée, elle faisait trois mètres, assez pour franchir le grillage autour de l'accès au site. Repliée, elle faisait un mètre cinquante. Elle tenait tout juste dans la valise Noémie, à peine plus grande, et qui contenait également deux lampes-torche et un antivol.
Les deux amies prirent la valise, et sortirent de l'hôtel avec l'air naturel. Elles marchèrent tête découverte dans les rues d'Ille-sur-Têt. Idem lorsqu'elles sortirent de la ville. Cependant, à l'approche du parking de la billetterie, elles rabattirent leurs capuches sur la tête, afin d'éviter d'exposer leur visage à un éventuel système de vidéo-surveillance.
Elles auraient pu se rendre jusqu'au lieu en empruntant le sentier public. Mais cela les aurait forcé à passer devant la billetterie, et l'éventuel gardien qui s'y trouverait. Elles firent un détour, et s'arrêtèrent devant le grillage d'une propriété riveraine au chemin. Elles ouvrirent la valise, en sortirent le contenue, puis accrochèrent la valise à la grille grâce à l'antivol. Elles déplièrent l'échelette, entrèrent dans le jardin privé, et la firent basculer de leur côté.
Il était un peu plus de vingt-et-une heures. Le soleil commençait à se coucher. Mais pour le moment, la luminosité était encore très claire. Aussi, les deux intruses furent aperçues par la propriétaire des lieux.
En effet, en se retournant, Noémie et Ambre se rendirent compte qu'elles n'étaient pas seules dans le jardin. Une femme de trente ans, aux cheveux noirs, était en train d'arroser les plantes. Stupéfaites, les deux amies ne firent pas de geste. Ne sachant que faire, la femme aux cheveux noirs non plus. Avant de partir en courant vers sa maison, en hurlant « Au voleur ! Au voleur ! ».
Si elle n'avait pas prononcé ces paroles, la trentenaire n'aurait pas été poursuivie. Mais, lorsqu'elle commença à pousser ses cris, Ambre et Noémie comprirent qu'elle allait appeler la police. Elles se jetèrent à ses trousses. Elles la rattrapèrent dans l'entrée de sa maison. Noémie la plaqua sur le carrelage du couloir. La rousse plaqua sa main sur les lèvres de la résidente, tout en se débrouillant pour bloquer ses bras.
-Ambre, trouve quelquechose pour l'attacher ! Vite !
La jeune femme réfléchit à toute vitesse, et se souvint avoir vu une cabane dans le jardin. Elle s'y précipita, en souhaitant y trouver des liens efficaces. Sa prière fut exaucée. Parmi les outils de jardinage se trouvaient des rouleaux de cordes et un de scotch. Ambre revint à toute vitesse dans la maison, où son amie tentait tant bien que mal de maîtriser la propriétaire.
La petite intruse lia vite les mains de la trentenaire derrière le dos. Puis elle s'empara de ses chevilles et les attacha ensemble. Ambre en profita pour arracher les chaussettes de la prisonnière. Noémie, comprenant, retira sa main des lèvres de la victime. Cette-dernière tenta de hurler, mais au premier son, une de ses chaussettes vint emplir son palais, puis du tape vint sceller sa bouche. Après cela, les deux amies forcèrent la prisonnière à plier les cuisses, avant de créer un hogtie à l'aide d'une troisième corde.
-Ne vous en faîtes pas, commença Noémie, malgré les apparences nous ne vous voulons pas de mal. Mais il ne faut pas que vous puissiez appeler la police. Nous n'allons rien vous voler. Nous allons vous laisser ici pour la nuit. Et nous repasserons demain matin, pour vous délivrer. Viens, on s'en va, ajouta la rousse à l'adresse de sa compagnonne.
Les deux intruses quittèrent la maison, en refermant la porte.
-Qu'est-ce qu'on va faire d'elle ? demanda Ambre, anxieuse
-Comme je viens de le dire. On la délivre demain.
-Tu es sûre ? Elle risque de nous dénoncer.
-On verra demain. On s'arrangera avec elle pendant que nous la délivrerons. En attendant, profitons du spectacle des Orgues la nuit.
-Tu penses qu'on va pouvoir en profiter, en pensant à demain ?
-Ambre, de toute façon, c'est toi qui a eu l'idée de venir. Et tu n'avais pas pensé à la possibilité de croiser quelqu'un sur notre route dans ton plan. Ce n'est pas toi qui va nous dire de revenir en arrière maintenant.
-C'est vrai, tu as raison. On verra demain.
Avec l'échelle, elles passèrent le grillage par l'autre côté, et atterrirent sur le chemin. Elles le suivirent en portant l'échelette jusqu'à l'entrée des Orgues. Là, une autre barrière les attendait, qu'elles franchirent aussi aisément.
Voilà, elles s'y trouvaient. Seules au milieu des cheminées de fées. La nature leur offrait ce spectacle rien que pour elle. Le Soleil achevait son coucher, le ciel rouge flamboyant s'assombrit puis devint noir et étoilé. Les deux amies allumèrent leurs lampes-torches, afin de voir le site sous cet angle inédit. Émerveillées par le jeu de lumières et d'ombres sur les colonnes de sable luisante, elles parcourent tous les sentiers, testant les différentes compositions ombrageuses possibles, avec une ou deux torches.
Au bout d'une demie-heure, elles avaient fini le tour des Orgues.
-Qu'est-ce qu'on fait, maintenant ? demanda Ambre. On va délivrer notre prisonnière, on la persuade de ne pas porter plainte et on rentre se coucher ?
-Attends, on en profite un peu. Après toi, c'est toi qui a voulu qu'on vienne ici. Ça te dit de jouer à cache-cache ?
-A cache-cache ? Mais tu as quel âge Noémie ? Noémie ? Noémie ?!
Trop tard. La rousse avait déjà éteint sa lampe, et s'était éclipsé dans l'obscurité profonde des ombres des piliers de sable.
-Très bien, je vais te trouver ! déclara Ambre, finalement amusée.
Et elle partit chercher son amie, du mauvais côté du site.
Trente minutes durant, la jeune femme chercha son amie en vain dans un sentier à l'ouest. Elle ne se doutait pas que sa compagnonne était cachée loin au nord. Fatiguée, Ambre s'assit. Elle enleva sa capuche, dévoilant à nouveau ses cheveux châtain clair.
Sa lampe-torche, posée au sol, éclairait de manière fixe quelques cheminées-de-fées. Toutefois, elle vit quelques étincelles jaunes et vertes se refléter sur les piliers. Elle les attribua à une quelconque espèce de lucioles, en oubliant qu'il n'y en avait pas dans la région.
-Peut-être que le site est fermé la nuit, afin de nous cacher qu'il y a vraiment des fées qui vivent dans leurs cheminées, pensa-t-elle amusée à haute voix.
-Et comment ! répondit une petite voix féminine derrière elle
Ambre se retourna, et faillit s'étrangler de surprise.