Une cousine attachante
Publié : 26 sept. 2025, 09:52
Bonjour,
Comme vous avez été nombreux à lire ma première histoire postée sur ce site, intitulée Recensement, je vous en offre une deuxième. C’est une petite nouvelle en six chapitres dont voici les deux premiers.
Chapitre 1
La bâtisse, située au beau milieu de la Corrèze, à quelques kilomètres d'Uzerche, était encore plus isolée que dans ses souvenirs. Il faut dire que ceux-ci n’étaient pas de toute fraîcheur puisque Lucas n’y avait pas mis un orteil depuis presque 10 ans. Surplombant une vallée encaissée au fond de laquelle serpentait un ruisseau presque à sec, elle avait fière allure avec sa façade de pierre grise, ses six fenêtres ceintes de montants en granite et sa toiture d’ardoise. À peine sa voiture franchissait le portail de la propriété que déjà une jeune femme s’élançait à sa rencontre. Le cœur de Lucas se sera. Ce ne pouvait être qu’elle : sa cousine Élyse. La dernière fois qu’ils s’étaient côtoyés, elle avait 19 ans et, lui, tout juste 18. Son visage de poupée avait désormais totalement perdu son aspect enfantin, s’était affiné, mais était toujours aussi harmonieux. Arrivée à son niveau, elle se pencha vers lui alors qu’il baissait la vitre de sa portière.
— Bonjour, Lucas.
— Salut, Élyse.
— Tu peux te garer sur le côté de la maison, à côté de ma voiture, lui indiqua-t-elle avant de le gratifier d’un sourire à faire fondre le plus endurci des grincheux.
— Euh… oui, je vais faire ça, balbutia Lucas, quelque peu décontenancé.
D’un coup, des images du passé ressurgirent : les parties de cache-cache dans le jardin avec elle et les jumeaux, ses deux jeunes frères ; les cabanes dans les bois ; et, surtout, le grenier et ses poutres de chêne, ce jour où…
Un frisson eut le temps de lui parcourir l’échine avant qu’il n’écarte ces pensées pour aller garer son véhicule.
Une fois fait, Élyse l’accueillit dans le salon, plus que jamais encombré de meubles anciens, de sombres tableaux et de bibelots en tout genre, parfois précieux comme de jolies pendules du XVIIIe siècle, mais souvent sans grande valeur, si ce n’est probablement sentimentale. Durant près d’une heure, ils se remémorèrent leurs jeux d’enfants, leur insouciance et leurs bêtises. Puis, Élyse conduisit Lucas à l'étage.
— Je t’ai préparé la chambre verte. C’est à mon avis la plus belle et surtout celle qui a le meilleur lit.
— Merci, c’est gentil. Mais tu aurais dû te la réserver ! Tu es tout de même chez toi.
— Non. Tu sais, depuis que mes parents sont morts, il y a deux ans, j’ai pris l’habitude de dormir dans leur chambre quand je viens. Au début, c’était simplement du fait que les trois autres avaient été plus ou moins transformées en remise. Mon père passait son temps libre à chiner dans des foires à droite et à gauche ou à courir les antiquaires. Il craquait souvent pour des vieilleries mal en point. Il disait qu’il allait les restaurer… Il y a six mois de cela, j’ai tout bazardé, ou presque. Maintenant, toutes les chambres ont retrouvé leur fonction initiale, comme à l'époque où nous étions enfants.
— Ah… Bien.
— Je te laisse t’installer, je vais t'abandonner un moment. Je dois faire un saut à Uzerche.
— Pour chercher tes frères ?
— Oh, non… Eux, ils viendront directement ici…
— En fait, vu le message que tu m’avais envoyé, j'imaginais qu’ils seraient déjà là…
— Ils ont eu un contretemps. Un problème… de voiture. Ils devraient arriver demain.
— Ah ? Mince !
— Ne t’inquiète pas, nous aurons bien le loisir d’être tous réunis le reste de la semaine.
— Oui, c’est vrai, répondit Lucas en pensant qu’une soirée à passer seule avec Élyse était loin de lui déplaire.
Une fois qu’elle fut sortie, Lucas sortit les affaires de sa valise et rangea méticuleusement ses vêtements sur les étagères d’une antique armoire. À peine avait-il terminé qu’il entendit des crissements de pneus sur les graviers de l’allée d’accès de la propriété. Il se précipita à la fenêtre et eut le temps d’apercevoir la Peugeot blanche d’Élyse qui s’éloignait. Il était donc désormais seul dans la grande demeure.
Et s’il montait au grenier ? L’occasion ne se représenterait probablement plus. C’était peut-être maintenant ou jamais. Combien de temps fallait-il pour se rendre à Uzerche ? Vingt minutes, voire un peu plus. Elle n’avait pas précisé les courses qu’elle devait faire et il n’avait pas non plus pensé à le lui demander, mais il pouvait compter sur au moins une heure de solitude.
Allez ! C’était trop tentant ! Il sortit de la chambre, enfila le couloir jusqu’au bout et tomba sur une porte précédée de trois marches et qui, du coup, était d’une hauteur inférieure à la normale. C’était bien celle-là qui menait sous la charpente du toit. Celle de ses souvenirs, de ses premiers émois ressentis au contact des cordes qui l’immobilisaient.
Elle était dépourvue de poignée et seule une grosse clé restée dans sa serrure permettait de tirer le battant à soi. Il la tourna et entendit le claquement de la gâche se rétractant. Une traction du bras et la porte s’ouvrit dans un grincement sinistre. Situé juste derrière, l’escalier de meunier, abrupt, se dévoila. Il y faisait sombre, mais une légère clarté émanait du grenier. Lucas se rappela que des lucarnes étaient disposées régulièrement tout au long de la bâtisse. Il monta les marches le dos courbé tout en se protégeant de la main le visage, de peur de rencontrer des toiles d’araignée. Étrangement, ce ne fut pas utile. Arrivé en haut, il se redressa pour regarder la pièce. Longue d’environ vingt mètres et large de cinq, elle lui paraissait moins vaste que dans ses souvenirs. La charpente en chêne était magnifique. Elle s’appuyait non seulement sur les murs, mais également sur trois grands poteaux répartis au centre, le long du faîtage de la toiture, dont on distinguait les tuiles par le dessous. Le plancher en bois brut était encombré de caisses et de vieux meubles recouverts de poussière, mais un passage restait libre pour cheminer d’un bout à l’autre du grenier. Lucas s’avança jusqu’au premier poteau, une poutre d’une vingtaine de centimètres de section, pour y poser sa main sur son bois rêche. Était-ce à celle-ci ou à la suivante qu’un été, il avait été ligoté le jour de ses dix-huit ans ? Impossible de s’en souvenir, mais les sensations ressenties à l’époque semblaient vouloir ressurgir. Il se tourna dos à la poutre, et vint s’y appuyer, comme pour revivre ce moment. Il allait fermer les yeux pour faciliter le retour de quelques fugaces images de son passé, quand il aperçut, posés sur une caisse située juste à sa droite, une cordelette et une paire de menottes. Que faisait-là cette dernière ? Sa présence était-elle le simple fait du hasard ou une invitation du destin ?
Lucas la saisit pour l'examiner. Il s’agissait d’un modèle conçu pour le jeu, avec des bracelets équipés de loquets permettant de se libérer par soi-même sans la clé en cas de nécessité. Il referma l'un d'eux au premier cran et vérifia son hypothèse. Une pression sur le dispositif suffit à l’ouvrir.
C’était sans doute idiot, pour ne pas dire immature, mais l’envie de revivre le passé était trop grande pour y résister : tout en conservant les menottes dans une main, Lucas se saisit de la cordelette, se positionna dos à la poutre, pieds joints, et lia ses jambes à cette dernière, juste au-dessus des genoux. Il fit trois tours en serrant fortement. Il se redressa ensuite, plaça ses mains dans le dos, au-delà de la poutre puis referma un des bracelets autour de son poignet gauche. Clac, clac, clac, clac ; quatre crans passèrent avant qu’il ne soit suffisamment serré à son goût. Il en fit de même sur son autre poignet, avec un peu plus de difficulté à cause de la faible longueur de chaîne entre les deux bracelets métalliques. Il se souvint que, ce jour-là, ses cousins lui avaient bandé les yeux. Il les ferma donc pour se plonger au mieux dans la scène qu’il désirait revivre : c’était après le déjeuner, au début d’un après-midi chaud et ensoleillé. Les jumeaux, qui n’avaient que 13 ans à l’époque, souhaitaient exhumer un de leurs jeux de prédilection quand ils étaient tous réunis : une partie de cache-cache dans la maison et le jardin. Devant leur insistance, il avait fini par accepter. Sa cousine, quant à elle, avait préféré rester sur un transat à l'ombre d'un tilleul, plongée dans un des romans à l’eau de rose dont elle raffolait. À son âge, Lucas n’ayant plus vraiment le goût de trouver une cachette en attendant que quelqu’un le découvre, ils avaient convenu qu’il serait celui chargé de retrouver les autres. Le point de départ était le grenier, même si, comme il l’avait fait remarquer aux jumeaux, cela leur compliquait la vie pour s’y dissimuler. Aussi ceux-ci avaient-ils décidé de le priver de la vue. Fred, le plus hardi des deux frères, avait donc placé un foulard sur les yeux et l’avait guidé vers un des poteaux de bois pour qu'il s’y adosse le temps de compter lentement jusqu’à cent. Dès qu’il avait commencé à déclamer les nombres, il avait perçu les pas de ses partenaires de jeu s’éloigner vers l’escalier puis s’estomper. Du moins, c’était ce qu’ils avaient voulu lui faire croire, car à peine avait-il atteint les cinquante qu’il entendit quelqu'un se rapprocher. Il pensa que l’un d’eux souhaitait se dissimuler quelque part dans le grenier, mais, à sa grande surprise, ses bras furent brusquement saisis et tirés en arrière. Il poussa un cri, mais le temps qu’il se rende compte de ce qu’il lui arrivait, une corde avait déjà entouré ses poignets. Il tenta de s'en dégager en pestant, mais celle-ci se resserra si vite et si fort qu’il n’y parvint pas. « Que faites-vous ? » hurla-t-il. « Ce n’est pas le jeu ! », mais il n’obtint aucune réponse. Au lieu de cela, une deuxième corde vint lui lier les chevilles, puis celle-ci, ou une troisième, s’enroula en hélice autour de lui et de la poutre, l'y fixant fermement, du bas jusqu’en haut de son corps. Il eut beau s’époumoner, implorer des explications, il n’en reçut aucune. Une fois découragé, il sentit une présence toute proche de lui. Le souffle de l’un ou l’autre de ses chenapans de cousins dans son cou ; parfois, un effleurement. Cela dura plusieurs minutes avant qu’un bruit de cavalcade ne retentît et qu’il ne perçût le grincement émis par la porte du bas en se refermant.
Un sourire s’esquissa sur les lèvres de Lucas alors qu’il se remémorait la scène. Il demeura quelques minutes immobile, les yeux clos, puis décida de se libérer avant qu’Élyse ne revienne. D’un doigt de sa main droite, il parvint à atteindre le petit levier du bracelet enserrant son poignet gauche. Il appuya dessus, mais rien ne se passa. Peut-être fallait-il l'actionner dans l’autre direction. Il s’y employa, en vain. Il essaya de nouveau dans tous les sens possibles, de toutes ses forces, parfois en tirant simultanément sur ses bras pour les écarter, sans plus de succès ! Il s’insulta mentalement en se rappelant qu’il n’avait testé le déverrouillage que sur l’un des deux bracelets. Celui-ci ne devait pas fonctionner ! Quelle poisse ! Il s’empressa de pousser le levier de l’autre bracelet vers la gauche. « Pas dans ce sens-là », pensa-t-il en constatant que cela n’avait pas d’effet. Il inversa le sens de poussée. Rien ne se passa. Il s’énerva alors dessus, mais au bout de quelques minutes, il dut bien se rendre à l’évidence : les dispositifs de déverrouillage étaient tous les deux coincés ! Élyse allait revenir dans quelques minutes et le chercher dans la maison jusqu’à ce qu'elle le découvre dans cette posture, bêtement attaché à ce poteau ! Quelle explication pourrait-il donner si ce n’est la plus honteuse des vérités !
Chapitre 2
Le temps s’écoulait lentement. De temps à autre, il tentait de nouveau de se libérer des menottes, mais sans plus de résultat. Il s’était résigné depuis un bon moment quand il perçut enfin le bruit d’une voiture roulant sur les graviers. Ce ne pouvait être que celle d’Élyse. Le moteur se tue. Le claquement d’une portière raisonna puis celui d’une lourde porte, celle de la maison, à n’en pas douter.
— Lucas, es-tu là ?
La voix était lointaine, mais suffisamment distincte. Fallait-il répondre ? Lucas estima que, de toute façon, elle finirait bien par le trouver.
— Élyse ! Je suis au grenier ! cria-t-il.
— Que fais-tu là-haut ?
— Je… rien… enfin… ce n’est pas facile à expliquer…
Alors, rejoins-moi dans la cuisine, tu le feras pendant que je range les courses. Et pense à bien refermer la porte de l'escalier, s’il te plaît.
— Je préférerais que ce soit toi qui montes… Enfin, ce n’est pas vraiment une préférence, en fait.
— Que me chantes-tu là ?
— Euh… Viens donc, et tu comprendras… du moins, je l’espère…
— Bon ! J’arrive… grommela Élyse.
Des bruits de pas dans le couloir du premier étage ; le craquement des marches de l’escalier de meunier puis enfin la silhouette de la jeune femme émergea.
Lucas baissa les yeux avant même qu’Élyse ne s’arrête net en l’apercevant.
D’interminables secondes s’écoulèrent avant qu’il n’entende sa réaction.
— C’est quoi, ce jeu ?
— Eh bien… je…
— Ne me dis pas que tu as voulu que je vienne de nouveau te délivrer, comme le jour de ton anniversaire !
— Non, ce n’est pas cela… même si…
— Même si quoi ? demanda-t-elle en se rapprochant.
— Même si c’est maintenant ce que j’aimerais que tu fasses.
— Je n’y comprends rien…
— Je désirais seulement remonter dans le temps et repenser à ce jour-là… Et puis j’ai trouvé une cordelette et des menottes juste là. Je ne voulais pas rester comme ça plus de cinq minutes, mais celles-ci se sont coincées ! Impossible de les défaire…
Élyse éclata de rire.
— Ce n’est pas très drôle !
— Si tu voyais ta tête dépitée, tu comprendrais pourquoi je ris.
— J’ai la honte de ma vie !
— Il ne faut pas, mon cousin. Moi, je trouve cela craquant !
— Craquant ?
— Oui… Et cela va rendre les choses plus simples.
— Cette fois, c’est moi qui ne comprends pas !
— Mon petit doigt me dit que ça ne te déplaît pas tant que ça d’être ligoté.
— Euh… d’où tient-il cette idée, ton petit doigt ?
— J’ai eu tout le temps de t’observer avant de te délivrer, il y a dix ans.
— Et ?
— Il y a des réactions que les garçons ne peuvent guère dissimuler, surtout avec un jean plutôt moulant…
— Oui… bon, je l’avoue… j’ai une légère tendance à aimer cela.
— Élyse pouffa.
— Puisque tu l’admets, je vais te révéler une… non, deux choses. La première, que c’est moi qui t’avais piégé le jour de ton anniversaire et non pas un de mes frères comme tu l’as cru.
— Toi !? Mais ?
— Oui, moi ! Je suis monté en douce dès que je les ai aperçus courir se cacher dans le jardin. Je savais que tu aurais les yeux bandés. Cela a même été plus facile que je ne l’avais imaginé.
— Alors, la respiration tout près de mon visage…
— Oui, c’était la mienne. J’avais une terrible envie de t’embrasser et je pense que de te voir prisonnier accentuait encore cette pulsion. Mais, je n’ai finalement pas osé. On m’avait dit qu’entre cousins, il y a des choses qui ne se faisaient pas…
— Mince… Dommage… Mais tu as raison, entre cousins, c’est plutôt malsain.
— Durant des siècles, cela ne gênait pas grand monde.
— C’est vrai… mais les enfants de ces couples avaient souvent des malformations.
— En même temps, un baiser ne suffit pas pour tomber enceinte, lança Élyse avant de pouffer.
— C’est sûr… Au fait, tu ne m’as pas révélé la deuxième chose.
— Oui, tu as raison, répondit-elle en ouvrant la porte d’une vieille armoire située deux mètres plus loin. La deuxième est que c’est moi qui ai déposé la corde et les menottes là où tu les as trouvées.
— Ne me dis pas que tu m’as de nouveau piégé !
— Si! Je te le dis mon Lucas ! Et j'espérais bien que tu ne pourrais plus te défaire des bracelets.
— Pourtant, j’avais fait un essai…
— En fait, leur système de déverrouillage est défectueux ; passé le deuxième ou troisième cran, le seul moyen de les ouvrir est d’utiliser la clé, s’amusa-t-elle en la brandissant avant de venir l’agiter sous son nez.
— D’accord, tu m’as bien eu… Tu me libères maintenant ?
— Hum… je crois que je vais te faire languir un peu… susurra-t-elle en retournant vers l’armoire.
Elle en sortit un grand foulard bleu marine qu’elle commença à lisser et à tendre en revenant vers lui. Après s’être placée dans son dos, elle le positionna sur les yeux de Lucas et vint l'entrecroiser derrière le poteau. Cela eut pour effet non seulement de lui occulter la vue, mais aussi de lui plaquer la tête contre le solide bois de chêne.
— Ce n’est pas trop serré ? s’enquit Élyse.
— Non, ça peut aller.
Lucas regretta sa réponse, car elle s’empressa de tirer plus fort sur le foulard avant de le nouer définitivement, tout en pouffant, visiblement satisfaite du nouveau tour qu’elle venait de lui jouer.
— Eh ! Tu exagères ! protesta Lucas, plus par jeu que du fait de la forte pression exercée par le tissu.
— Je serais toi, j’éviterais de trop râler… Hum, d’ailleurs cela me donne une idée… Attends-moi, j’en ai pour deux minutes.
— Comme si j’avais le choix ! s’exclama Lucas, plongé dans l’obscurité.
Élyse s’éloigna, mais revint effectivement peu de temps après.
Lucas perçut une présence tout près de son visage.
— Qu’est-ce que ça sent ? demanda Élyse.
— Ce que ça sent ? répéta Lucas.
— Oui, je tiens un fruit juste sous ton nez, devine lequel.
Lucas huma à pleins poumons.
— Euh… une fraise ?
— Gagné, mon cousin ! Tu as le droit de la déguster, continua-t-elle tout en effleurant les lèvres du jeune homme avec le bout du fruit odorant et mûr à point.
Lucas ouvrit la bouche et put s’en délecter.
— Une autre ?
— Avec plaisir !
Élyse prit une nouvelle fraise sur le dessus de la barquette qu’elle avait en main puis la plaça entre les dents de Lucas. Il n’en fit qu’une bouchée.
— Encore ? demanda Élyse.
— J’aurais tort de dire non !
— Celle-là est énorme, ouvre grand la bouche.
À peine l’avait-il fait qu’il sentit un objet pénétrer profondément dans sa gorge. Paniqué, il essaya de le repousser avec la langue, mais n’y parvint pas. Au même instant, une chose souple recouvrit le bas de son visage et il perçut une sangle venir se resserrer sur sa nuque.
L’objet dans sa bouche, pratiquement cylindrique et au bout arrondi, était légèrement déformable, mais emplissait toute sa cavité buccale, si bien qu’en voulant protester, il n’émit qu’un faible son étouffé.
— Te voilà bâillonné, mon cousin ! Maintenant, je vais pouvoir tranquillement t’immobiliser de façon plus contraignante !
Élyse sortit plusieurs cordes de l’armoire et s’employa à ligoter méticuleusement son prisonnier. Elle lia ses chevilles, força ses coudes à se plaquer contre la poutre en les enserrant de trois tours de corde, puis le ceintura au niveau du torse, du ventre et des cuisses. Elle y mit tellement d’énergie et de soins que Lucas eut l'impression de ne plus pouvoir bouger le moindre muscle et de faire corps avec la poutre.
— Tu es saucissonné et totalement à ma merci, chuchota Élyse à son oreille.
Lucas retrouvait pleinement les sensations qu’il avait éprouvées la première fois qu’il avait été attaché. Un mélange d’excitation et de douleur diffuse au contact des liens sur un fond de légère angoisse. Celle de ne plus pouvoir que subir, mais à quoi, cette fois, s’ajoutait le plaisir de s'abandonner au bon vouloir de sa cousine.
— Voyons voir. Il est 11 h 10. Je pense que je vais te laisser comme ça jusqu’à ce soir. Ça te donnera le temps d’apprécier ta totale impuissance.
Si Élyse ne lui avait pas bandé les yeux, elle aurait certainement pu lire l’inquiétude, voire l’effroi, poindre dans le regard de Lucas devant cette perspective.
— Mais non ! Je plaisante, reprit-elle après avoir marqué une pause de plusieurs secondes. Je vais préparer notre repas et je remonte te libérer. Peut-être tout de même sous conditions…
Les pas de la jeune femme s’éloignèrent et un silence monacal s’installa, seulement rompu de temps à autre par le cri d’un oiseau prenant la toiture pour perchoir. Au bout de quelques minutes, l’incapacité totale de mouvement et la pression des cordes sur le corps de Lucas commencèrent à créer chez Lucas un mélange de malaise et de torpeur. Le plaisir, voire l’excitation vécue au début par le jeune homme avait presque disparu et il lui tardait d’être libéré. Heureusement, après une trentaine de minutes, Élyse revint à ses côtés.
— Alors, mon cousin, je te laisse mariner là encore une petite heure ou je te délivre ? chuchota-t-elle à son oreille.
« Humf, humf » furent les seuls sons qu’il réussit à émettre.
Vu l’énergie que tu mets pour tenter de t'exprimer, j’ai l’impression que cela veut dire que tu as ta dose. Je vais déjà te retirer ton bâillon, l’informa-t-elle tout en joignant le geste à la parole.
— Merci, Élyse… Oui, ça ne me déplairait pas que tu me libères, maintenant.
— OK, mais à une condition.
— Laquelle ?
— Que tu répondes avec honnêteté aux questions que je vais te poser.
— Quel type de questions ?
— Des questions… disons, intimes.
— Euh… Et si je refuse ?
— Je te remets le bâillon et je te laisse là une heure de plus !
— Mais c’est du chantage !
— On pourrait dire ça si tu n’aimais pas être ligoté…
— Oui, mais maintenant, je commence à souffrir !
— Bon, allez, tu comprends bien que c’est un jeu, non ? Je suis sûre que tu pourrais me répondre même si je ne te menaçais pas. Tu te souviens comme nous étions inséparables quand nous étions enfants : « toujours collés l’un à l’autre, ces deux-là! », disaient nos parents. Tu faisais très attention à moi et j’adorais m'amuser et discuter avec toi. Ne me dis pas que ce n’était pas également ton cas ?
— Si, bien sûr, je l’avoue, je t’aimais bien… C’était ça que tu souhaitais entendre ?
— Non, ça, je le sais déjà. Ce que je voulais, c’est en savoir plus sur ta vie aux USA depuis que tu es parti y faire tes études jusqu’à maintenant.
— Veux-tu savoir comment se sont déroulées mes études ?
— Non, pas seulement. En fait, c’est ta vie sentimentale qui m’intéresse.
— Sentimentale ?
— Oui, « sentimentale », tu connais ce mot, je suppose, se moqua-t-elle.
— En vérité, tu veux savoir si j’ai eu des aventures amoureuses !
— Tu comprends vite, pouffa-t-elle.
— Bon… OK. Alors, il y a eu Betty, une Texane originaire d’Austin. C’est avec elle que j’ai eu mon premier rapport, si tu veux tout savoir. Elle était blonde comme toi. Moins jolie de visage, mais avec un physique plus sportif.
— Le mien ne l’est pas assez ? L’interrompit Élyse.
— Je n’ai pas dit ça. Au contraire, je trouvais qu’elle était un peu trop charpentée. En plus, cette histoire de sport ne nous a pas réussi. Elle m’a quitté pour un footballeur américain taillé comme un déménageur et qui faisait bien une tête de plus que moi !
— Mon pauvre…
— Oui… J’étais éperdument amoureux et j’en ai eu le cœur brisé. Mais avec le recul, je me dis qu’il valait mieux que cela arrive au bout de quelques mois plutôt qu’une fois une famille fondée.
— Tu voudrais avoir des enfants ?
— Bien sûr… pas tout de suite… mais pas trop tard non plus.
— Et après ?
— Après les enfants ?
— Non, ne fais pas l’idiot ! Après cette Betty.
— Pas grand-chose. Quelques aventures d’un soir. Pas beaucoup, en fait. Je n’ai rien d’un coureur de jupons.
— Ce n’est effectivement pas comme cela que je t’imagine… Alors, si je comprends bien, tu n’as pas de petite amie en ce moment.
— C’est donc là où tu voulais en venir ! Savoir si j’étais libre… Et bien oui, je le suis. Mais en quoi cela t’avance-t-il ? Nous sommes cousins, je te rappelle.
— Je ne risque pas de l’oublier, à croire que tu n’as que ce mot à la bouche ! s’énerva Élyse. Mais…
— Mais quoi ?
— Non, rien…
— Et toi ?
— Moi ?
— Est-ce que tu as eu des aventures amoureuses durant ces dix ans où nous nous sommes perdus de vue ?
— Dis donc, ce n’est pas moi qui suis saucissonnée sur ce poteau ! Si tu veux que je te libère, tu ferais mieux de ne pas être trop curieux, rétorqua-t-elle avant de pouffer.
— Bon… J’ai répondu à tes questions, non ?
— Oui, c’est d’accord, je te délivre, juste après ça.
Élyse approcha lentement son visage de celui de Lucas et vint poser délicatement ses lèvres sur les siennes. Surpris, il émit un petit cri à peine perceptible puis s’abandonna au plaisir de ce contact doux et humide, avant qu’elle ne se recule d’un coup.
— Désolée ! Ça ne se fait pas, entre cousins, n’est-ce pas ?
— Euh… c’est vrai… se força-t-il à admettre malgré l’intense frustration provoquée par cette fin beaucoup trop précoce à son goût.
Élyse le délivra de ses liens et ils allèrent déjeuner. L’après-midi fut agrémentée d’une longue et agréable balade en forêt. Ils ne parlèrent plus ni des événements du matin ni de leur attirance mutuelle. Cependant, Lucas retrouva la sensation de bien-être et d’harmonie procurée par leur entente sur tous les sujets qu’ils abordaient, comme si leur esprit était connecté l’un à l’autre. Cela lui donnait même l’impression que la parole était superflue pour qu’ils se comprennent. Une question restait tout de même en suspens : Élyse aimait-elle attacher les hommes, ou bien s’était-elle seulement appliquée à répondre à son goût personnel à l’être ? Il n’osa pas le lui demander.
Pendant le dîner, une conversation les amena à parler des soirées pyjama qu’Élyse passait avec ses copines d’études :
— On se réunissait parfois à près d’une dizaine et on se vautrait sur les canapés disponibles, ou même au sol s’ils n’étaient pas en nombre suffisant, pour regarder des sitcoms jusqu'à pas d'heure en s’enfilant des sucreries, se remémora à haute voix Élyse.
— Vous étiez vraiment en pyjama ?
— Bien sûr! ou en chemise de nuit, sinon, cela n’aurait pas été aussi cool ! Tu n’as jamais fait ça avec tes potes ?
— Non. Ça nous est arrivé de voir des matchs à la télé, le soir. Mais, nous n’étions pas en pyjama.
— Ah bon?… Et si nous en faisions une ?
— Une quoi ?
— Une soirée pyjama, évidemment! Pas une quiche !
— Si cela peut te faire plaisir… Mais non, en fait, ça ne va pas être possible.
— Pourquoi ?
— Je n’ai pas amené de pyjama.
— Tu dors tout nu ?!
— En voilà une question indiscrète ! À laquelle je ne répondrai pas, car tu n’es plus en mesure de me faire chanter! gloussa Lucas avant de lui tirer la langue.
— Ne me tente pas… Mais pour revenir à ce problème vestimentaire, je pourrai te prêter quelque chose.
— Je ne pense pas avoir la même taille que toi.
— Ça, c’est certain ! Mais les fringues de mes parents sont toujours là ; je ne m’en suis pas encore séparé. Je pourrais te filer une des chemises de nuit de mon père.
— Une chemise de nuit !
— Un modèle pour homme, bien entendu. Je te l’accorde, c’est un peu démodé, mais il ne portait que ça.
— Bon… alors OK, va pour une chemise de nuit. J’espère simplement que ça ne te rappellera pas ton père.
— Ne t’inquiète pas, cela ne risque pas, car je ne l’ai que très rarement vu dans cette tenue.
Élyse l’invita à l’accompagner à l’étage jusqu’à sa chambre, celle qu’utilisaient ses parents. Celle-ci était tapissée d’un papier peint au décor floral aux tons pastel majoritairement bleus. Un lit double en bois sculpté et doté d’un haut sommier trônait, adossé au mur, face à la fenêtre. À côté, un meuble bas, probablement en merisier, supportait des quantités de bibelots et quelques photos de famille encadrées, alors que, sur la cloison opposée, une grande armoire en chêne jouxtait la porte d’entrée. Élyse se posta devant celle-ci et en sortit une pile de linge.
— Tiens, regarde, je pense que celle-là sera bien, lui dit-elle en dépliant une chemise de nuit bleu ciel, avant de la lui présenter.
— Euh… Oui, pourquoi pas ?
— À mon avis, les autres sont trop chaudes pour la saison ou franchement tristes au niveau des coloris : du gris ou du marron beurk.
— OK, ça devrait aller, répondit-il après s’en être saisi et l’avoir plaquée sur lui pour en évaluer la carrure et la longueur.
— Je te conseille tout de même de garder un slip en dessous.
Lucas acquiesça d’un mouvement de tête en pensant qu’Élyse craignait peut-être d’apercevoir ses attributs en transparence du tissu.
— Je te laisse aller te changer dans ta chambre et on se retrouve dans le salon. OK ?
— Ça marche.
Lucas fut le premier à prendre place dans l’un des fauteuils du salon. La sensation procurée par le port d’une chemise de nuit était surprenante. Cependant, en faisant abstraction du look très particulier que cela lui donnait, il l’aurait presque appréciée. Élyse le rejoignit cinq minutes plus tard, les bras chargés d’un plateau sur lequel étaient disposées une quantité impressionnante de sucreries qui auraient été classées G au Nutriscore si l’échelle allait jusqu’à cette lettre, ainsi qu’un saladier rempli de pop-corn. La jeune femme était vêtue d’un pyjama couleur lavande. Dans cette tenue si simple et presque négligée, elle lui parut encore plus belle qu’auparavant. Une fois proche de lui, et les friandises posées sur une table basse, le regard de celle-ci se porta sur Lucas et sa bouche s’étira comme si elle se retenait d’éclater de rire.
— Tu peux bien rigoler, j’ai l’air d’un papy comme ça ! En plus, traîtresse que tu es, tu n’as même pas passé une chemise de nuit par solidarité !
— J’avoue que cette sorte d’inversion vestimentaire était trop tentante pour que je m’en prive ! Mais, allez, ne fais pas la tête ; le principe d’une soirée pyj, c’est d’être fagoté le plus cool possible sans préjuger de l’esthétique. Et puis, en fait, je te trouve plutôt mignon comme ça.
— Mignon ?
— Séduisant, si tu veux savoir.
— Tu n’es pas difficile.
Élyse ouvrit le meuble sur lequel trônait la télévision. L’intérieur accueillait toute une collection de DVD ainsi que l’appareil pour les lire.
— Qu’aurais-tu envie de voir comme série ? Il y a pas mal de choix.
Lucas se leva pour examiner les jaquettes et opta pour Chapeau Melon et bottes de cuir, la cinquième saison avec Emma Peel comme partenaire de John Steed. Cela enchanta Élyse au point qu'ils en regardèrent quatre d’affilée, tout en faisant un sort à la totalité des pop-corn. Rassasiés, ils décidèrent d’aller se coucher. Une fois dans le couloir menant aux chambres, Élyse se planta devant Lucas et plongea ses yeux dans les siens.
— Lucas, j’ai une surprise… Une révélation à te faire.
— Quelque chose d’agréable, j’espère.
— Je pense que oui. Mais je ne te la ferai que si tu passes avec succès encore deux épreuves. Je considère que la première était celle d’être resté ligoté un assez long moment au poteau du grenier.
— Des épreuves ? Une révélation ? Tout ça est bien mystérieux.
Élyse approcha ses lèvres des siennes, mais Lucas se déroba et vint lui plaquer une bise sur chaque joue. Après une brève marque de déception, son visage afficha un demi-sourire. Une de ces expressions énigmatiques qui aurait certainement inspiré Léonard de Vinci.
— Alors bonne nuit, cousin. Pour demain, je t’attendrai dans le salon à 8 h 30, toujours en chemise de nuit.
— Ah ?
— Oui, c’est important, reprit-elle avant de pouffer.
— Encore une de tes blagues ou déjà la deuxième épreuve ?
— Tu verras bien…
Lucas eut du mal à trouver le sommeil ce soir-là. Il était à la fois excité et stressé ; l’esprit autant tourmenté par ce que lui réservait sa cousine que par les sentiments qu’il éprouvait pour elle. Son attachement pour Élyse ne faisait que croître. Il n’aurait pas fallu grand-chose pour qu’il se laisse embrasser sur la bouche, avec pour conséquence un dérapage assuré. Où tout cela allait-il les mener ? Entre cousins, certainement pas très loin, à moins de rester dans la clandestinité, de renoncer à fonder une vraie famille, car même si l’État autorisait bien de telles unions, ce n’était pas le cas de l’Église. Bigots comme il connaissait sa famille, y compris du côté de son oncle, ils auraient à n'en pas douter été bannis et déshérités au premier enfant illégitime mis au monde… Non, il n’était pas prêt à ce sacrifice. Pourtant, son cœur ne battait plus que pour elle. Il fallait qu’il l’admette : il était amoureux d’Élyse ; il l’avait d'ailleurs probablement toujours été…
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Prochainement, la suite...
Comme vous avez été nombreux à lire ma première histoire postée sur ce site, intitulée Recensement, je vous en offre une deuxième. C’est une petite nouvelle en six chapitres dont voici les deux premiers.
Chapitre 1
La bâtisse, située au beau milieu de la Corrèze, à quelques kilomètres d'Uzerche, était encore plus isolée que dans ses souvenirs. Il faut dire que ceux-ci n’étaient pas de toute fraîcheur puisque Lucas n’y avait pas mis un orteil depuis presque 10 ans. Surplombant une vallée encaissée au fond de laquelle serpentait un ruisseau presque à sec, elle avait fière allure avec sa façade de pierre grise, ses six fenêtres ceintes de montants en granite et sa toiture d’ardoise. À peine sa voiture franchissait le portail de la propriété que déjà une jeune femme s’élançait à sa rencontre. Le cœur de Lucas se sera. Ce ne pouvait être qu’elle : sa cousine Élyse. La dernière fois qu’ils s’étaient côtoyés, elle avait 19 ans et, lui, tout juste 18. Son visage de poupée avait désormais totalement perdu son aspect enfantin, s’était affiné, mais était toujours aussi harmonieux. Arrivée à son niveau, elle se pencha vers lui alors qu’il baissait la vitre de sa portière.
— Bonjour, Lucas.
— Salut, Élyse.
— Tu peux te garer sur le côté de la maison, à côté de ma voiture, lui indiqua-t-elle avant de le gratifier d’un sourire à faire fondre le plus endurci des grincheux.
— Euh… oui, je vais faire ça, balbutia Lucas, quelque peu décontenancé.
D’un coup, des images du passé ressurgirent : les parties de cache-cache dans le jardin avec elle et les jumeaux, ses deux jeunes frères ; les cabanes dans les bois ; et, surtout, le grenier et ses poutres de chêne, ce jour où…
Un frisson eut le temps de lui parcourir l’échine avant qu’il n’écarte ces pensées pour aller garer son véhicule.
Une fois fait, Élyse l’accueillit dans le salon, plus que jamais encombré de meubles anciens, de sombres tableaux et de bibelots en tout genre, parfois précieux comme de jolies pendules du XVIIIe siècle, mais souvent sans grande valeur, si ce n’est probablement sentimentale. Durant près d’une heure, ils se remémorèrent leurs jeux d’enfants, leur insouciance et leurs bêtises. Puis, Élyse conduisit Lucas à l'étage.
— Je t’ai préparé la chambre verte. C’est à mon avis la plus belle et surtout celle qui a le meilleur lit.
— Merci, c’est gentil. Mais tu aurais dû te la réserver ! Tu es tout de même chez toi.
— Non. Tu sais, depuis que mes parents sont morts, il y a deux ans, j’ai pris l’habitude de dormir dans leur chambre quand je viens. Au début, c’était simplement du fait que les trois autres avaient été plus ou moins transformées en remise. Mon père passait son temps libre à chiner dans des foires à droite et à gauche ou à courir les antiquaires. Il craquait souvent pour des vieilleries mal en point. Il disait qu’il allait les restaurer… Il y a six mois de cela, j’ai tout bazardé, ou presque. Maintenant, toutes les chambres ont retrouvé leur fonction initiale, comme à l'époque où nous étions enfants.
— Ah… Bien.
— Je te laisse t’installer, je vais t'abandonner un moment. Je dois faire un saut à Uzerche.
— Pour chercher tes frères ?
— Oh, non… Eux, ils viendront directement ici…
— En fait, vu le message que tu m’avais envoyé, j'imaginais qu’ils seraient déjà là…
— Ils ont eu un contretemps. Un problème… de voiture. Ils devraient arriver demain.
— Ah ? Mince !
— Ne t’inquiète pas, nous aurons bien le loisir d’être tous réunis le reste de la semaine.
— Oui, c’est vrai, répondit Lucas en pensant qu’une soirée à passer seule avec Élyse était loin de lui déplaire.
Une fois qu’elle fut sortie, Lucas sortit les affaires de sa valise et rangea méticuleusement ses vêtements sur les étagères d’une antique armoire. À peine avait-il terminé qu’il entendit des crissements de pneus sur les graviers de l’allée d’accès de la propriété. Il se précipita à la fenêtre et eut le temps d’apercevoir la Peugeot blanche d’Élyse qui s’éloignait. Il était donc désormais seul dans la grande demeure.
Et s’il montait au grenier ? L’occasion ne se représenterait probablement plus. C’était peut-être maintenant ou jamais. Combien de temps fallait-il pour se rendre à Uzerche ? Vingt minutes, voire un peu plus. Elle n’avait pas précisé les courses qu’elle devait faire et il n’avait pas non plus pensé à le lui demander, mais il pouvait compter sur au moins une heure de solitude.
Allez ! C’était trop tentant ! Il sortit de la chambre, enfila le couloir jusqu’au bout et tomba sur une porte précédée de trois marches et qui, du coup, était d’une hauteur inférieure à la normale. C’était bien celle-là qui menait sous la charpente du toit. Celle de ses souvenirs, de ses premiers émois ressentis au contact des cordes qui l’immobilisaient.
Elle était dépourvue de poignée et seule une grosse clé restée dans sa serrure permettait de tirer le battant à soi. Il la tourna et entendit le claquement de la gâche se rétractant. Une traction du bras et la porte s’ouvrit dans un grincement sinistre. Situé juste derrière, l’escalier de meunier, abrupt, se dévoila. Il y faisait sombre, mais une légère clarté émanait du grenier. Lucas se rappela que des lucarnes étaient disposées régulièrement tout au long de la bâtisse. Il monta les marches le dos courbé tout en se protégeant de la main le visage, de peur de rencontrer des toiles d’araignée. Étrangement, ce ne fut pas utile. Arrivé en haut, il se redressa pour regarder la pièce. Longue d’environ vingt mètres et large de cinq, elle lui paraissait moins vaste que dans ses souvenirs. La charpente en chêne était magnifique. Elle s’appuyait non seulement sur les murs, mais également sur trois grands poteaux répartis au centre, le long du faîtage de la toiture, dont on distinguait les tuiles par le dessous. Le plancher en bois brut était encombré de caisses et de vieux meubles recouverts de poussière, mais un passage restait libre pour cheminer d’un bout à l’autre du grenier. Lucas s’avança jusqu’au premier poteau, une poutre d’une vingtaine de centimètres de section, pour y poser sa main sur son bois rêche. Était-ce à celle-ci ou à la suivante qu’un été, il avait été ligoté le jour de ses dix-huit ans ? Impossible de s’en souvenir, mais les sensations ressenties à l’époque semblaient vouloir ressurgir. Il se tourna dos à la poutre, et vint s’y appuyer, comme pour revivre ce moment. Il allait fermer les yeux pour faciliter le retour de quelques fugaces images de son passé, quand il aperçut, posés sur une caisse située juste à sa droite, une cordelette et une paire de menottes. Que faisait-là cette dernière ? Sa présence était-elle le simple fait du hasard ou une invitation du destin ?
Lucas la saisit pour l'examiner. Il s’agissait d’un modèle conçu pour le jeu, avec des bracelets équipés de loquets permettant de se libérer par soi-même sans la clé en cas de nécessité. Il referma l'un d'eux au premier cran et vérifia son hypothèse. Une pression sur le dispositif suffit à l’ouvrir.
C’était sans doute idiot, pour ne pas dire immature, mais l’envie de revivre le passé était trop grande pour y résister : tout en conservant les menottes dans une main, Lucas se saisit de la cordelette, se positionna dos à la poutre, pieds joints, et lia ses jambes à cette dernière, juste au-dessus des genoux. Il fit trois tours en serrant fortement. Il se redressa ensuite, plaça ses mains dans le dos, au-delà de la poutre puis referma un des bracelets autour de son poignet gauche. Clac, clac, clac, clac ; quatre crans passèrent avant qu’il ne soit suffisamment serré à son goût. Il en fit de même sur son autre poignet, avec un peu plus de difficulté à cause de la faible longueur de chaîne entre les deux bracelets métalliques. Il se souvint que, ce jour-là, ses cousins lui avaient bandé les yeux. Il les ferma donc pour se plonger au mieux dans la scène qu’il désirait revivre : c’était après le déjeuner, au début d’un après-midi chaud et ensoleillé. Les jumeaux, qui n’avaient que 13 ans à l’époque, souhaitaient exhumer un de leurs jeux de prédilection quand ils étaient tous réunis : une partie de cache-cache dans la maison et le jardin. Devant leur insistance, il avait fini par accepter. Sa cousine, quant à elle, avait préféré rester sur un transat à l'ombre d'un tilleul, plongée dans un des romans à l’eau de rose dont elle raffolait. À son âge, Lucas n’ayant plus vraiment le goût de trouver une cachette en attendant que quelqu’un le découvre, ils avaient convenu qu’il serait celui chargé de retrouver les autres. Le point de départ était le grenier, même si, comme il l’avait fait remarquer aux jumeaux, cela leur compliquait la vie pour s’y dissimuler. Aussi ceux-ci avaient-ils décidé de le priver de la vue. Fred, le plus hardi des deux frères, avait donc placé un foulard sur les yeux et l’avait guidé vers un des poteaux de bois pour qu'il s’y adosse le temps de compter lentement jusqu’à cent. Dès qu’il avait commencé à déclamer les nombres, il avait perçu les pas de ses partenaires de jeu s’éloigner vers l’escalier puis s’estomper. Du moins, c’était ce qu’ils avaient voulu lui faire croire, car à peine avait-il atteint les cinquante qu’il entendit quelqu'un se rapprocher. Il pensa que l’un d’eux souhaitait se dissimuler quelque part dans le grenier, mais, à sa grande surprise, ses bras furent brusquement saisis et tirés en arrière. Il poussa un cri, mais le temps qu’il se rende compte de ce qu’il lui arrivait, une corde avait déjà entouré ses poignets. Il tenta de s'en dégager en pestant, mais celle-ci se resserra si vite et si fort qu’il n’y parvint pas. « Que faites-vous ? » hurla-t-il. « Ce n’est pas le jeu ! », mais il n’obtint aucune réponse. Au lieu de cela, une deuxième corde vint lui lier les chevilles, puis celle-ci, ou une troisième, s’enroula en hélice autour de lui et de la poutre, l'y fixant fermement, du bas jusqu’en haut de son corps. Il eut beau s’époumoner, implorer des explications, il n’en reçut aucune. Une fois découragé, il sentit une présence toute proche de lui. Le souffle de l’un ou l’autre de ses chenapans de cousins dans son cou ; parfois, un effleurement. Cela dura plusieurs minutes avant qu’un bruit de cavalcade ne retentît et qu’il ne perçût le grincement émis par la porte du bas en se refermant.
Un sourire s’esquissa sur les lèvres de Lucas alors qu’il se remémorait la scène. Il demeura quelques minutes immobile, les yeux clos, puis décida de se libérer avant qu’Élyse ne revienne. D’un doigt de sa main droite, il parvint à atteindre le petit levier du bracelet enserrant son poignet gauche. Il appuya dessus, mais rien ne se passa. Peut-être fallait-il l'actionner dans l’autre direction. Il s’y employa, en vain. Il essaya de nouveau dans tous les sens possibles, de toutes ses forces, parfois en tirant simultanément sur ses bras pour les écarter, sans plus de succès ! Il s’insulta mentalement en se rappelant qu’il n’avait testé le déverrouillage que sur l’un des deux bracelets. Celui-ci ne devait pas fonctionner ! Quelle poisse ! Il s’empressa de pousser le levier de l’autre bracelet vers la gauche. « Pas dans ce sens-là », pensa-t-il en constatant que cela n’avait pas d’effet. Il inversa le sens de poussée. Rien ne se passa. Il s’énerva alors dessus, mais au bout de quelques minutes, il dut bien se rendre à l’évidence : les dispositifs de déverrouillage étaient tous les deux coincés ! Élyse allait revenir dans quelques minutes et le chercher dans la maison jusqu’à ce qu'elle le découvre dans cette posture, bêtement attaché à ce poteau ! Quelle explication pourrait-il donner si ce n’est la plus honteuse des vérités !
Chapitre 2
Le temps s’écoulait lentement. De temps à autre, il tentait de nouveau de se libérer des menottes, mais sans plus de résultat. Il s’était résigné depuis un bon moment quand il perçut enfin le bruit d’une voiture roulant sur les graviers. Ce ne pouvait être que celle d’Élyse. Le moteur se tue. Le claquement d’une portière raisonna puis celui d’une lourde porte, celle de la maison, à n’en pas douter.
— Lucas, es-tu là ?
La voix était lointaine, mais suffisamment distincte. Fallait-il répondre ? Lucas estima que, de toute façon, elle finirait bien par le trouver.
— Élyse ! Je suis au grenier ! cria-t-il.
— Que fais-tu là-haut ?
— Je… rien… enfin… ce n’est pas facile à expliquer…
Alors, rejoins-moi dans la cuisine, tu le feras pendant que je range les courses. Et pense à bien refermer la porte de l'escalier, s’il te plaît.
— Je préférerais que ce soit toi qui montes… Enfin, ce n’est pas vraiment une préférence, en fait.
— Que me chantes-tu là ?
— Euh… Viens donc, et tu comprendras… du moins, je l’espère…
— Bon ! J’arrive… grommela Élyse.
Des bruits de pas dans le couloir du premier étage ; le craquement des marches de l’escalier de meunier puis enfin la silhouette de la jeune femme émergea.
Lucas baissa les yeux avant même qu’Élyse ne s’arrête net en l’apercevant.
D’interminables secondes s’écoulèrent avant qu’il n’entende sa réaction.
— C’est quoi, ce jeu ?
— Eh bien… je…
— Ne me dis pas que tu as voulu que je vienne de nouveau te délivrer, comme le jour de ton anniversaire !
— Non, ce n’est pas cela… même si…
— Même si quoi ? demanda-t-elle en se rapprochant.
— Même si c’est maintenant ce que j’aimerais que tu fasses.
— Je n’y comprends rien…
— Je désirais seulement remonter dans le temps et repenser à ce jour-là… Et puis j’ai trouvé une cordelette et des menottes juste là. Je ne voulais pas rester comme ça plus de cinq minutes, mais celles-ci se sont coincées ! Impossible de les défaire…
Élyse éclata de rire.
— Ce n’est pas très drôle !
— Si tu voyais ta tête dépitée, tu comprendrais pourquoi je ris.
— J’ai la honte de ma vie !
— Il ne faut pas, mon cousin. Moi, je trouve cela craquant !
— Craquant ?
— Oui… Et cela va rendre les choses plus simples.
— Cette fois, c’est moi qui ne comprends pas !
— Mon petit doigt me dit que ça ne te déplaît pas tant que ça d’être ligoté.
— Euh… d’où tient-il cette idée, ton petit doigt ?
— J’ai eu tout le temps de t’observer avant de te délivrer, il y a dix ans.
— Et ?
— Il y a des réactions que les garçons ne peuvent guère dissimuler, surtout avec un jean plutôt moulant…
— Oui… bon, je l’avoue… j’ai une légère tendance à aimer cela.
— Élyse pouffa.
— Puisque tu l’admets, je vais te révéler une… non, deux choses. La première, que c’est moi qui t’avais piégé le jour de ton anniversaire et non pas un de mes frères comme tu l’as cru.
— Toi !? Mais ?
— Oui, moi ! Je suis monté en douce dès que je les ai aperçus courir se cacher dans le jardin. Je savais que tu aurais les yeux bandés. Cela a même été plus facile que je ne l’avais imaginé.
— Alors, la respiration tout près de mon visage…
— Oui, c’était la mienne. J’avais une terrible envie de t’embrasser et je pense que de te voir prisonnier accentuait encore cette pulsion. Mais, je n’ai finalement pas osé. On m’avait dit qu’entre cousins, il y a des choses qui ne se faisaient pas…
— Mince… Dommage… Mais tu as raison, entre cousins, c’est plutôt malsain.
— Durant des siècles, cela ne gênait pas grand monde.
— C’est vrai… mais les enfants de ces couples avaient souvent des malformations.
— En même temps, un baiser ne suffit pas pour tomber enceinte, lança Élyse avant de pouffer.
— C’est sûr… Au fait, tu ne m’as pas révélé la deuxième chose.
— Oui, tu as raison, répondit-elle en ouvrant la porte d’une vieille armoire située deux mètres plus loin. La deuxième est que c’est moi qui ai déposé la corde et les menottes là où tu les as trouvées.
— Ne me dis pas que tu m’as de nouveau piégé !
— Si! Je te le dis mon Lucas ! Et j'espérais bien que tu ne pourrais plus te défaire des bracelets.
— Pourtant, j’avais fait un essai…
— En fait, leur système de déverrouillage est défectueux ; passé le deuxième ou troisième cran, le seul moyen de les ouvrir est d’utiliser la clé, s’amusa-t-elle en la brandissant avant de venir l’agiter sous son nez.
— D’accord, tu m’as bien eu… Tu me libères maintenant ?
— Hum… je crois que je vais te faire languir un peu… susurra-t-elle en retournant vers l’armoire.
Elle en sortit un grand foulard bleu marine qu’elle commença à lisser et à tendre en revenant vers lui. Après s’être placée dans son dos, elle le positionna sur les yeux de Lucas et vint l'entrecroiser derrière le poteau. Cela eut pour effet non seulement de lui occulter la vue, mais aussi de lui plaquer la tête contre le solide bois de chêne.
— Ce n’est pas trop serré ? s’enquit Élyse.
— Non, ça peut aller.
Lucas regretta sa réponse, car elle s’empressa de tirer plus fort sur le foulard avant de le nouer définitivement, tout en pouffant, visiblement satisfaite du nouveau tour qu’elle venait de lui jouer.
— Eh ! Tu exagères ! protesta Lucas, plus par jeu que du fait de la forte pression exercée par le tissu.
— Je serais toi, j’éviterais de trop râler… Hum, d’ailleurs cela me donne une idée… Attends-moi, j’en ai pour deux minutes.
— Comme si j’avais le choix ! s’exclama Lucas, plongé dans l’obscurité.
Élyse s’éloigna, mais revint effectivement peu de temps après.
Lucas perçut une présence tout près de son visage.
— Qu’est-ce que ça sent ? demanda Élyse.
— Ce que ça sent ? répéta Lucas.
— Oui, je tiens un fruit juste sous ton nez, devine lequel.
Lucas huma à pleins poumons.
— Euh… une fraise ?
— Gagné, mon cousin ! Tu as le droit de la déguster, continua-t-elle tout en effleurant les lèvres du jeune homme avec le bout du fruit odorant et mûr à point.
Lucas ouvrit la bouche et put s’en délecter.
— Une autre ?
— Avec plaisir !
Élyse prit une nouvelle fraise sur le dessus de la barquette qu’elle avait en main puis la plaça entre les dents de Lucas. Il n’en fit qu’une bouchée.
— Encore ? demanda Élyse.
— J’aurais tort de dire non !
— Celle-là est énorme, ouvre grand la bouche.
À peine l’avait-il fait qu’il sentit un objet pénétrer profondément dans sa gorge. Paniqué, il essaya de le repousser avec la langue, mais n’y parvint pas. Au même instant, une chose souple recouvrit le bas de son visage et il perçut une sangle venir se resserrer sur sa nuque.
L’objet dans sa bouche, pratiquement cylindrique et au bout arrondi, était légèrement déformable, mais emplissait toute sa cavité buccale, si bien qu’en voulant protester, il n’émit qu’un faible son étouffé.
— Te voilà bâillonné, mon cousin ! Maintenant, je vais pouvoir tranquillement t’immobiliser de façon plus contraignante !
Élyse sortit plusieurs cordes de l’armoire et s’employa à ligoter méticuleusement son prisonnier. Elle lia ses chevilles, força ses coudes à se plaquer contre la poutre en les enserrant de trois tours de corde, puis le ceintura au niveau du torse, du ventre et des cuisses. Elle y mit tellement d’énergie et de soins que Lucas eut l'impression de ne plus pouvoir bouger le moindre muscle et de faire corps avec la poutre.
— Tu es saucissonné et totalement à ma merci, chuchota Élyse à son oreille.
Lucas retrouvait pleinement les sensations qu’il avait éprouvées la première fois qu’il avait été attaché. Un mélange d’excitation et de douleur diffuse au contact des liens sur un fond de légère angoisse. Celle de ne plus pouvoir que subir, mais à quoi, cette fois, s’ajoutait le plaisir de s'abandonner au bon vouloir de sa cousine.
— Voyons voir. Il est 11 h 10. Je pense que je vais te laisser comme ça jusqu’à ce soir. Ça te donnera le temps d’apprécier ta totale impuissance.
Si Élyse ne lui avait pas bandé les yeux, elle aurait certainement pu lire l’inquiétude, voire l’effroi, poindre dans le regard de Lucas devant cette perspective.
— Mais non ! Je plaisante, reprit-elle après avoir marqué une pause de plusieurs secondes. Je vais préparer notre repas et je remonte te libérer. Peut-être tout de même sous conditions…
Les pas de la jeune femme s’éloignèrent et un silence monacal s’installa, seulement rompu de temps à autre par le cri d’un oiseau prenant la toiture pour perchoir. Au bout de quelques minutes, l’incapacité totale de mouvement et la pression des cordes sur le corps de Lucas commencèrent à créer chez Lucas un mélange de malaise et de torpeur. Le plaisir, voire l’excitation vécue au début par le jeune homme avait presque disparu et il lui tardait d’être libéré. Heureusement, après une trentaine de minutes, Élyse revint à ses côtés.
— Alors, mon cousin, je te laisse mariner là encore une petite heure ou je te délivre ? chuchota-t-elle à son oreille.
« Humf, humf » furent les seuls sons qu’il réussit à émettre.
Vu l’énergie que tu mets pour tenter de t'exprimer, j’ai l’impression que cela veut dire que tu as ta dose. Je vais déjà te retirer ton bâillon, l’informa-t-elle tout en joignant le geste à la parole.
— Merci, Élyse… Oui, ça ne me déplairait pas que tu me libères, maintenant.
— OK, mais à une condition.
— Laquelle ?
— Que tu répondes avec honnêteté aux questions que je vais te poser.
— Quel type de questions ?
— Des questions… disons, intimes.
— Euh… Et si je refuse ?
— Je te remets le bâillon et je te laisse là une heure de plus !
— Mais c’est du chantage !
— On pourrait dire ça si tu n’aimais pas être ligoté…
— Oui, mais maintenant, je commence à souffrir !
— Bon, allez, tu comprends bien que c’est un jeu, non ? Je suis sûre que tu pourrais me répondre même si je ne te menaçais pas. Tu te souviens comme nous étions inséparables quand nous étions enfants : « toujours collés l’un à l’autre, ces deux-là! », disaient nos parents. Tu faisais très attention à moi et j’adorais m'amuser et discuter avec toi. Ne me dis pas que ce n’était pas également ton cas ?
— Si, bien sûr, je l’avoue, je t’aimais bien… C’était ça que tu souhaitais entendre ?
— Non, ça, je le sais déjà. Ce que je voulais, c’est en savoir plus sur ta vie aux USA depuis que tu es parti y faire tes études jusqu’à maintenant.
— Veux-tu savoir comment se sont déroulées mes études ?
— Non, pas seulement. En fait, c’est ta vie sentimentale qui m’intéresse.
— Sentimentale ?
— Oui, « sentimentale », tu connais ce mot, je suppose, se moqua-t-elle.
— En vérité, tu veux savoir si j’ai eu des aventures amoureuses !
— Tu comprends vite, pouffa-t-elle.
— Bon… OK. Alors, il y a eu Betty, une Texane originaire d’Austin. C’est avec elle que j’ai eu mon premier rapport, si tu veux tout savoir. Elle était blonde comme toi. Moins jolie de visage, mais avec un physique plus sportif.
— Le mien ne l’est pas assez ? L’interrompit Élyse.
— Je n’ai pas dit ça. Au contraire, je trouvais qu’elle était un peu trop charpentée. En plus, cette histoire de sport ne nous a pas réussi. Elle m’a quitté pour un footballeur américain taillé comme un déménageur et qui faisait bien une tête de plus que moi !
— Mon pauvre…
— Oui… J’étais éperdument amoureux et j’en ai eu le cœur brisé. Mais avec le recul, je me dis qu’il valait mieux que cela arrive au bout de quelques mois plutôt qu’une fois une famille fondée.
— Tu voudrais avoir des enfants ?
— Bien sûr… pas tout de suite… mais pas trop tard non plus.
— Et après ?
— Après les enfants ?
— Non, ne fais pas l’idiot ! Après cette Betty.
— Pas grand-chose. Quelques aventures d’un soir. Pas beaucoup, en fait. Je n’ai rien d’un coureur de jupons.
— Ce n’est effectivement pas comme cela que je t’imagine… Alors, si je comprends bien, tu n’as pas de petite amie en ce moment.
— C’est donc là où tu voulais en venir ! Savoir si j’étais libre… Et bien oui, je le suis. Mais en quoi cela t’avance-t-il ? Nous sommes cousins, je te rappelle.
— Je ne risque pas de l’oublier, à croire que tu n’as que ce mot à la bouche ! s’énerva Élyse. Mais…
— Mais quoi ?
— Non, rien…
— Et toi ?
— Moi ?
— Est-ce que tu as eu des aventures amoureuses durant ces dix ans où nous nous sommes perdus de vue ?
— Dis donc, ce n’est pas moi qui suis saucissonnée sur ce poteau ! Si tu veux que je te libère, tu ferais mieux de ne pas être trop curieux, rétorqua-t-elle avant de pouffer.
— Bon… J’ai répondu à tes questions, non ?
— Oui, c’est d’accord, je te délivre, juste après ça.
Élyse approcha lentement son visage de celui de Lucas et vint poser délicatement ses lèvres sur les siennes. Surpris, il émit un petit cri à peine perceptible puis s’abandonna au plaisir de ce contact doux et humide, avant qu’elle ne se recule d’un coup.
— Désolée ! Ça ne se fait pas, entre cousins, n’est-ce pas ?
— Euh… c’est vrai… se força-t-il à admettre malgré l’intense frustration provoquée par cette fin beaucoup trop précoce à son goût.
Élyse le délivra de ses liens et ils allèrent déjeuner. L’après-midi fut agrémentée d’une longue et agréable balade en forêt. Ils ne parlèrent plus ni des événements du matin ni de leur attirance mutuelle. Cependant, Lucas retrouva la sensation de bien-être et d’harmonie procurée par leur entente sur tous les sujets qu’ils abordaient, comme si leur esprit était connecté l’un à l’autre. Cela lui donnait même l’impression que la parole était superflue pour qu’ils se comprennent. Une question restait tout de même en suspens : Élyse aimait-elle attacher les hommes, ou bien s’était-elle seulement appliquée à répondre à son goût personnel à l’être ? Il n’osa pas le lui demander.
Pendant le dîner, une conversation les amena à parler des soirées pyjama qu’Élyse passait avec ses copines d’études :
— On se réunissait parfois à près d’une dizaine et on se vautrait sur les canapés disponibles, ou même au sol s’ils n’étaient pas en nombre suffisant, pour regarder des sitcoms jusqu'à pas d'heure en s’enfilant des sucreries, se remémora à haute voix Élyse.
— Vous étiez vraiment en pyjama ?
— Bien sûr! ou en chemise de nuit, sinon, cela n’aurait pas été aussi cool ! Tu n’as jamais fait ça avec tes potes ?
— Non. Ça nous est arrivé de voir des matchs à la télé, le soir. Mais, nous n’étions pas en pyjama.
— Ah bon?… Et si nous en faisions une ?
— Une quoi ?
— Une soirée pyjama, évidemment! Pas une quiche !
— Si cela peut te faire plaisir… Mais non, en fait, ça ne va pas être possible.
— Pourquoi ?
— Je n’ai pas amené de pyjama.
— Tu dors tout nu ?!
— En voilà une question indiscrète ! À laquelle je ne répondrai pas, car tu n’es plus en mesure de me faire chanter! gloussa Lucas avant de lui tirer la langue.
— Ne me tente pas… Mais pour revenir à ce problème vestimentaire, je pourrai te prêter quelque chose.
— Je ne pense pas avoir la même taille que toi.
— Ça, c’est certain ! Mais les fringues de mes parents sont toujours là ; je ne m’en suis pas encore séparé. Je pourrais te filer une des chemises de nuit de mon père.
— Une chemise de nuit !
— Un modèle pour homme, bien entendu. Je te l’accorde, c’est un peu démodé, mais il ne portait que ça.
— Bon… alors OK, va pour une chemise de nuit. J’espère simplement que ça ne te rappellera pas ton père.
— Ne t’inquiète pas, cela ne risque pas, car je ne l’ai que très rarement vu dans cette tenue.
Élyse l’invita à l’accompagner à l’étage jusqu’à sa chambre, celle qu’utilisaient ses parents. Celle-ci était tapissée d’un papier peint au décor floral aux tons pastel majoritairement bleus. Un lit double en bois sculpté et doté d’un haut sommier trônait, adossé au mur, face à la fenêtre. À côté, un meuble bas, probablement en merisier, supportait des quantités de bibelots et quelques photos de famille encadrées, alors que, sur la cloison opposée, une grande armoire en chêne jouxtait la porte d’entrée. Élyse se posta devant celle-ci et en sortit une pile de linge.
— Tiens, regarde, je pense que celle-là sera bien, lui dit-elle en dépliant une chemise de nuit bleu ciel, avant de la lui présenter.
— Euh… Oui, pourquoi pas ?
— À mon avis, les autres sont trop chaudes pour la saison ou franchement tristes au niveau des coloris : du gris ou du marron beurk.
— OK, ça devrait aller, répondit-il après s’en être saisi et l’avoir plaquée sur lui pour en évaluer la carrure et la longueur.
— Je te conseille tout de même de garder un slip en dessous.
Lucas acquiesça d’un mouvement de tête en pensant qu’Élyse craignait peut-être d’apercevoir ses attributs en transparence du tissu.
— Je te laisse aller te changer dans ta chambre et on se retrouve dans le salon. OK ?
— Ça marche.
Lucas fut le premier à prendre place dans l’un des fauteuils du salon. La sensation procurée par le port d’une chemise de nuit était surprenante. Cependant, en faisant abstraction du look très particulier que cela lui donnait, il l’aurait presque appréciée. Élyse le rejoignit cinq minutes plus tard, les bras chargés d’un plateau sur lequel étaient disposées une quantité impressionnante de sucreries qui auraient été classées G au Nutriscore si l’échelle allait jusqu’à cette lettre, ainsi qu’un saladier rempli de pop-corn. La jeune femme était vêtue d’un pyjama couleur lavande. Dans cette tenue si simple et presque négligée, elle lui parut encore plus belle qu’auparavant. Une fois proche de lui, et les friandises posées sur une table basse, le regard de celle-ci se porta sur Lucas et sa bouche s’étira comme si elle se retenait d’éclater de rire.
— Tu peux bien rigoler, j’ai l’air d’un papy comme ça ! En plus, traîtresse que tu es, tu n’as même pas passé une chemise de nuit par solidarité !
— J’avoue que cette sorte d’inversion vestimentaire était trop tentante pour que je m’en prive ! Mais, allez, ne fais pas la tête ; le principe d’une soirée pyj, c’est d’être fagoté le plus cool possible sans préjuger de l’esthétique. Et puis, en fait, je te trouve plutôt mignon comme ça.
— Mignon ?
— Séduisant, si tu veux savoir.
— Tu n’es pas difficile.
Élyse ouvrit le meuble sur lequel trônait la télévision. L’intérieur accueillait toute une collection de DVD ainsi que l’appareil pour les lire.
— Qu’aurais-tu envie de voir comme série ? Il y a pas mal de choix.
Lucas se leva pour examiner les jaquettes et opta pour Chapeau Melon et bottes de cuir, la cinquième saison avec Emma Peel comme partenaire de John Steed. Cela enchanta Élyse au point qu'ils en regardèrent quatre d’affilée, tout en faisant un sort à la totalité des pop-corn. Rassasiés, ils décidèrent d’aller se coucher. Une fois dans le couloir menant aux chambres, Élyse se planta devant Lucas et plongea ses yeux dans les siens.
— Lucas, j’ai une surprise… Une révélation à te faire.
— Quelque chose d’agréable, j’espère.
— Je pense que oui. Mais je ne te la ferai que si tu passes avec succès encore deux épreuves. Je considère que la première était celle d’être resté ligoté un assez long moment au poteau du grenier.
— Des épreuves ? Une révélation ? Tout ça est bien mystérieux.
Élyse approcha ses lèvres des siennes, mais Lucas se déroba et vint lui plaquer une bise sur chaque joue. Après une brève marque de déception, son visage afficha un demi-sourire. Une de ces expressions énigmatiques qui aurait certainement inspiré Léonard de Vinci.
— Alors bonne nuit, cousin. Pour demain, je t’attendrai dans le salon à 8 h 30, toujours en chemise de nuit.
— Ah ?
— Oui, c’est important, reprit-elle avant de pouffer.
— Encore une de tes blagues ou déjà la deuxième épreuve ?
— Tu verras bien…
Lucas eut du mal à trouver le sommeil ce soir-là. Il était à la fois excité et stressé ; l’esprit autant tourmenté par ce que lui réservait sa cousine que par les sentiments qu’il éprouvait pour elle. Son attachement pour Élyse ne faisait que croître. Il n’aurait pas fallu grand-chose pour qu’il se laisse embrasser sur la bouche, avec pour conséquence un dérapage assuré. Où tout cela allait-il les mener ? Entre cousins, certainement pas très loin, à moins de rester dans la clandestinité, de renoncer à fonder une vraie famille, car même si l’État autorisait bien de telles unions, ce n’était pas le cas de l’Église. Bigots comme il connaissait sa famille, y compris du côté de son oncle, ils auraient à n'en pas douter été bannis et déshérités au premier enfant illégitime mis au monde… Non, il n’était pas prêt à ce sacrifice. Pourtant, son cœur ne battait plus que pour elle. Il fallait qu’il l’admette : il était amoureux d’Élyse ; il l’avait d'ailleurs probablement toujours été…
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Prochainement, la suite...